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Sur les rails de l'IA : trois entreprises du Grand Ouest partagent leurs stratégies d'intelligence artificielle

Temps de lecture : 5 min

Le 31 mars 2026, les communautés Stratégie Digitale et Data & IA d’ADN Ouest ont embarqué une quarantaine de professionnels du numérique pour une Learning Expedition en train entre Nantes et Angers. Le Groupe SNCFManitou Group et Ageval ont ouvert leurs portes pour partager leurs démarches concrètes d'intégration de l'IA. Trois secteurs, trois approches, un même constat : l'intelligence artificielle transforme les métiers, à condition de l'intégrer avec méthode et éthique.

L'enjeu : déployer l'IA sans perdre l'humain de vue

Comment passer du discours sur l'IA à son intégration opérationnelle ? Cette question traverse aujourd'hui toutes les organisations, quelle que soit leur taille. Pour les trois entreprises du territoire qui ont témoigné, la réponse tient en trois piliers : formation massive des collaborateurs, gouvernance stricte et cas d'usage métiers concrets.

L'IA n'est plus un sujet de R&D ou de DSI. Elle concerne désormais le qualiticien qui analyse des plans d'action, le soudeur qui vérifie la conformité de ses soudures, le commercial qui répond à un appel d'offres, le RH qui traite des questions de paie. Mais cette démocratisation pose une question centrale : comment garantir que l'IA reste un assistant et ne devienne pas un substitut qui dégrade l'expertise métier ?

L'approche : trois stratégies, trois convictions communes

SNCF : l'IA gravée dans la cartographie des risques

Mathieu Ribourg, Groupe SNCF
Mathieu Ribourg, Groupe SNCF

Chez SNCF, le risque de ne pas prendre le tournant de l'IA figure désormais dans la cartographie des risques du groupe. Une décision forte pour une entreprise dont la culture repose historiquement sur la sécurité et la prudence.

La réponse : Groupe SNCF GPT, une plateforme d'IA générative sécurisée, accessible aux 284 000 collaborateurs. Contrairement aux solutions grand public, chaque session est isolée, aucune donnée n'entraîne les modèles pour d'autres utilisateurs. Plusieurs fournisseurs (Google, OpenAI, Mistral, Claude) sont contractualisés pour éviter toute dépendance. 25 000 utilisateurs se connectent chaque semaine, et la plateforme estime un gain moyen de 30 minutes par jour par utilisateur.

Au-delà du génératif, l'IA s'attaque à des enjeux métiers : reconnaissance de violences par vidéo dans les trains, détection d'obstacles sur les voies, contrôle d'équipements sous caisse pour optimiser la maintenance. Un exemple frappant : Théophile Sénéchal, alternant chez TER Pays de la Loire, a démontré qu'un appel API au LLM était plus performant qu'un modèle de machine learning classique pour analyser les retours clients, sans infrastructure lourde.

45 000 collaborateurs sur 150 000 ont déjà été formés à l'IA générative, avec une attention particulière à la fracture numérique.

Manitou : un programme d'entreprise baptisé "Let's Gen"
 

Philippe Bonnet et Nicolas Beaunieux, Manitou
Philippe Bonnet et Nicolas Beaunieux, Manitou

Chez Manitou, l'IA ne se résume pas à un projet IT. C'est un programme d'entreprise structuré autour de cinq axes : formation, animation d'une communauté de 180 ambassadeurs, expérimentation, exploration des métiers les moins digitalisés, et industrialisation.

Un comité de gouvernance réunit cybersécurité, DPO, RSE, RH et représentants métiers. Son rôle : définir le cadre d'usage, prioriser les projets, garantir l'éthique et mesurer l'impact environnemental. "L'IA ne doit pas déconstruire ce qu'on construit ailleurs", insiste Philippe Bonnet, Digital Workplace Manager.

Quatre cas d'usage illustrent la démarche :

  • Chatbot RH (Vertex AI) : réponses instantanées 24h/24 sur paie, télétravail, déplacements.
  • Assistance à la soudure : computer vision + LLM pour détecter les défauts invisibles à l'œil nu. L'IA diminue la charge mentale, pas le rôle du soudeur.
  • Contrôle qualité des plans : analyse en quelques secondes au lieu de plusieurs heures.
  • Assistant marketing : Notebook LM par gamme de machines, compilant fiches produits et benchmarks. Réponse en 20 secondes contre 20 à 30 minutes manuellement. Plus de 300 utilisateurs quotidiens.

Lors du kick-off 2026, un membre du COMEX a annoncé que chaque collaborateur devrait consacrer 10 à 15% de son temps de travail à l'IA. Un électrochoc qui a généré un afflux de demandes de formation, mais aussi des points de vigilance : fracture accrue entre "pros IA" et réfractaires, avec une véritable nécessité d'accompagner les managers.

Sur la souveraineté, Manitou assume : contrat Google renouvelé pour 4 ans. "On a choisi des combats qu'on est capable de gagner", explique Nicolas Beaunieux, DSI.

Ageval : souveraineté et open source

Yves-Gaël Chény, Ageval
Yves-Gaël Chény, Ageval

Ageval, éditeur de logiciels pour le secteur médico-social (350 000 utilisateurs actifs), a fait un choix radicalement différent : 100% open source, auto-hébergement des modèles, zéro dépendance aux fournisseurs propriétaires.

La plateforme Agelab, basée sur des modèles open source (Mistral, Gemma2 open source), est hébergée chez Exoscale (opérateur européen) et Sigma (Pays de la Loire). Elle gère indexation, recherche vectorielle (RAG), génération et guardrails.

Yves-Gaël Cheny, CTO et DSI, reconnaît une erreur : "On a été trop prudents. On pensait que nos clients n’étaient pas prêts. En fait, ils utilisaient déjà l'IA chez eux et attendaient du génératif." Pivot rapide début 2026 pour intégrer du conversationnel.

En interne, les 110 collaborateurs sont formés (intégré au parcours RH). L'IA fait gagner 20 à 30% de temps aux développeurs sur le développement de nouvelles fonctionnalités. Ageval mesure précisément l'impact environnemental via une collaboration avec Exoscale.

Points de vigilance : les pièges à éviter

Les trois entreprises partagent des alertes communes :

  • La fracture numérique s'accélère entre ceux qui maîtrisent l'IA et les autres. Former massivement, sur le temps de travail, est impératif.
  • L'hallucination existe : l'humain doit toujours garder la main sur la décision finale. Chez Ageval, plusieurs "juges" algorithmiques vérifient les réponses de l'IA.
  • La souveraineté se décide au cas par cas : Manitou contractualise sa dépendance, Ageval l'élimine. Deux choix légitimes, adaptés aux contextes.
  • L'impact environnemental doit être mesuré : choix des plus petits modèles, limitation des temps de conservation des conversations, mesure précise des consommations.

Recommandations actionnables pour démarrer ou accélérer votre démarche IA :

  • Former tous les collaborateurs, dès l'intégration, sur le temps de travail. L'IA n'est plus un sujet d'experts.
  • Créer un comité de gouvernance réunissant cyber, DPO, RSE, RH et métiers. L'IA ne se pilote pas qu'en DSI.
  • Partir des pain points métiers, pas de la technologie. Identifier les tâches chronophages, répétitives, à faible valeur ajoutée.
  • Tester en bêta restreinte puis ouvrir largement. Les utilisateurs sont plus prêts qu'on ne le pense.
  • Mesurer l'adoption et l'impact : temps gagné, taux de satisfaction, empreinte environnementale.
  • Poser la question de la souveraineté dès le départ : contractualisation forte ou open source ? Choisir en conscience.
  • Communiquer massivement : transparence sur les usages, les limites, les risques.

Pour aller plus loin

Ces propos ont été partagés par Mathieu Ribourg (Groupe SNCF), Philippe Bonnet et Nicolas Beaunieux  (Manitou Group), et Yves-Gaël Cheny (Ageval), lors de l'événement "Sur les rails de l'IA" organisé le 31 mars 2026 par les communautés Stratégie Digitale et Data & IA d'ADN Ouest, entre Nantes et Angers. Un événement co-organisé par Loïc QueudrueMathieu RibourgNicolas BeaunieuxYves-Gaël Cheny, Cédric MissoffeCéline Rolland et François Danet.

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