Le 17 mars 2026 se tenait la 4e Journée du Numérique Responsable à Nantes : une journée intense, entre lucidité et engagement collectif, qui a réuni plus de 200 professionnels du numérique du Grand Ouest. Tout au long de la journée, 15 conférences et ateliers étaient proposés pour questionner, débattre et construire ensemble un numérique plus éthique, sobre et souverain. Extraits de cette 4e édition qui célébrait également les 10 ans d'ADN Solidarity :
Numérique Responsable en 2026 : mythes, réalités et perspectives
La journée s'est ouverte avec une table ronde sans concession animée par Rémy Marrone, réunissant Richard Bury (Président de l'Institut du Numérique Responsable et Directeur du programme Numérique Responsable EDF), Sandrine Charpentier (Directrice Régionale Adjointe de Simplon Grand Ouest) et Dylan Marivain (Chargé de mission sobriété numérique au Programme Alt-Impact de l'ADEME). Le constat est sans appel : dans un environnement géopolitique instable où nos sujets peuvent avoir moins d'écho, le Numérique Responsable s'impose pourtant comme une nécessité stratégique. « Donner un cap et le garder malgré les vents contraires permet de faire un tri naturel entre ceux qui ont des convictions et ceux qui font ça par effet de mode », rappelait Richard Bury.
La question de l'intelligence artificielle a bien sûr traversé toutes les discussions de la journée. Sandrine Charpentier soulignait la rapidité des transformations : « 75% du code aujourd'hui est assisté par des IA. Les attentes vis-à-vis des développeurs changent : nous devons former les esprits de demain à un esprit critique et une responsabilité technologique dès la conception. »
Dylan Marivain a partagé les résultats d'une étude co-financée par l'ADEME et réalisée par Mistral sur l'empreinte environnementale d'un prompt, sortie à l'été 2025. Les chiffres rebattent les cartes : l'utilisation des GPU dans les data centers représente désormais 70% de l'impact environnemental, contrairement aux équipements numérique classiques dont l'impact était majoritairement concentré sur la fabrication.
Souveraineté numérique : sortir de notre dépendance aux GAFAM
Les interventions de la journée ont exploré les stratégies pour reconquérir notre autonomie numérique, une vraie nécessité aujourd'hui, comme le montre l'exemple du juge Nicolas Guillou qui, suite à son approbation du mandat d'arrêt contre le Premier Ministre israélien, n'a plus accès à aucun service proposé par des compagnies américaines (cartes bancaires, livraison de colis, paiement du métro…).
Samuel Le Port (CEO de Treebal) posait les termes du débat : « Quand on dépend d'acteurs qui nous imposent une décision, on prend des risques, en termes d'usages, de maîtrise budgétaire et de sécurité. Le risque, ce n'est plus le papier qu'on a oublié à l'imprimante, mais l'application qui est sur le téléphone de vos salariés. » Régis Josso (Président de DRI) insistait sur l'importance de créer des partenariats fiables sur le territoire, qui payent leurs impôts et contribuent à la société. Choisir un numérique français ou européen, c'est un premier pas et il faut démarrer, même si les solutions ne sont pas parfaites. Mais le plus difficile, c'est de renverser la tendance, et la sensibilisation dans l'enseignement est très importante : on sort souvent de l'école en ne connaissant souvent qu'une seule solution. Mathieu Gonnet (Maison du Libre) rappelait avec force : « Avoir Microsoft sur tous les ordinateurs fournis par l'Éducation nationale, c'est comme avoir McDo qui s'occupe de la restauration à l'école. »
Et pourtant des alternatives concrètes existent, référencées au niveau européen :
European Alternatives : un annuaire complet pour identifier des outils souverains et innovants.
Euro-Stack: une plateforme dédiée aux solutions européennes.
Survivre au numérique : et si nous arrivions à un point de rupture ?
Estelle Soleillant Trehin (Cheffe de projet innovation numérique de Rennes, Ville & Métropole), Arnaud Levy (cofondateur de Noesya) et Marc Saboureau (Directeur de Makina Corpus Pôle Ouest, Président d'Alliance Libre) ont partagé leur point de vue sur un « numérique qui aurait atterri » c'est-à-dire qui serait revenu un peu sur terre. Ils ont appelé à construire une démocratie technique : « Aujourd'hui, les décisions sont toujours imposées, le citoyen n'est pas consulté. L'exemple de la 5G est parlant. Les personnes devraient pouvoir faire des choix éclairés avant d'adopter une technique ou non. »
Estelle Soleillant Trehin témoignait des difficultés à faire bouger les lignes, même lorsqu'on est soi-même convaincue : « On se bat contre des préjugés et des habitudes. Quand on parle d'aller sur des réseaux comme Mastodon, c'est difficile à faire entendre. On se base sur des indicateurs qui ne sont pas forcément les bons. » Et pourtant des exemples comme celui de la commune d'Echirolles prouvent que ces choix sont possibles.
Françoise Caron, psychologue du travail, a exploré les mécanismes de l'éco-anxiété et du burn-out chez les professionnels du numérique. Elle rapellait : « L'éco-anxiété, ce n'est pas une maladie, c'est le fait d'avoir des idées claires dans un monde qui va mal. » et soulignait la dissonance cognitive vécue par les responsables Numérique Responsable dans une société capitaliste engagée dans une course effrénée à l'IA. Sa recommandation : remettre de la conscience et du discernement en posant les bonnes questions. « Est-ce qu'on est au service de la machine ou de la société ? »
Un numérique éthique est-il encore possible ?
Thomas Breuzard, Directeur Permaentreprise chez Norsys, Co-président de B Corp France et Administrateur du Mouvement Impact France, a clôturé la journée avec en partageant son envie de « construire un numérique au service de l'humain, qui permet de mieux coopérer, qui crée des dynamiques économiques positives, qui préserve la planète, même si le numérique est dégénératif par essence, puisqu'il faut extraire des minerais pour construire les équipements. »
Il a présenté la méthode développée chez Norsys pour construire une culture d'entreprise éthique avec l'étude de la diversité des points de vue afin de trouver un consensus en vue du mieux agir, pour construire une économie plus juste et plus soutenable. Avec ce modèle de permaentreprise Norsys a réussir à intégrer la RSE au cœur de la stratégie. « Le profit n'est pas une fin en soi. Mettre des limites à la maximisation des profits permet de rééquilibrer le débat. », et c’est un modèle qui fonctionne depuis plus de 5 ans, qui a permis de développer une culture éthique en interne et de fidéliser les collaborateurs.
ADN Solidarity : 10 ans d'impact, cap sur la prochaine décennie !
Cette journée était également l'occasion de célébrer les 10 ans d'ADN Solidarity, le dispositif de mécénat collectif des entreprises et professionnels du Grand Ouest, porté par ADN Ouest. Frédéric Taesch, président du Fonds de dotation, a introduit les 7 associations lauréates du dernier appel à projet qui ont bénéficié du soutien financier et de l'accompagnement d'ADN Solidarity. Les participants ont pu voter en direct pour leur projet coup de cœur, permettant de faire bénéficier une association d'un soutien financier complémentaire. Puis, Axione Ouest et Enedis, mécènes du fonds, ont partagé leurs histoires et leur vision du numérique à impact pour la décennie à venir. Une belle illustration de la force du collectif et de l'engagement des professionnels du numérique du Grand Ouest pour un territoire plus solidaire.
Ce que nous retenons de cette 4e édition :
Le Numérique Responsable n'est pas un effet de mode, mais une nécessité stratégique portée par des convictions
L'IA rebat les cartes de l'impact environnemental du numérique, avec une consommation énergétique qui explose
La souveraineté numérique se construit au quotidien, par des petits pas et des choix assumés
Le logiciel libre est un levier de souveraineté et d'autonomie au service de l'intérêt général
Prendre soin des humains qui construisent le numérique de demain est indissociable de la transition écologique
L'éthique doit être au cœur de la stratégie, pas en parallèle du business
L'engagement collectif et solidaire reste la force de notre écosystème numérique dans le Grand Ouest