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Le numérique responsable entre dans une nouvelle phase. Entre l'essor de l'IA générative, un contexte géopolitique tendu, et la fin de programmes structurants comme Alt-Impact (porté par l'ADEME, le CNRS et l'INRIA), les repères bougent. Dans ce contexte, comment les organisations du Grand Ouest peuvent-elles maintenir le cap de la durabilité ?
Trois experts partagent leur vision pragmatique des enjeux à adresser en 2026, et des leviers d'action concrets pour continuer à avancer collectivement.
L'enjeu : un numérique responsable qui s'adapte sans perdre son cap
Le numérique responsable traverse une phase de transformation profonde. Si la durabilité environnementale reste son socle, de nouvelles priorités s'imposent avec force : souveraineté numérique, cybersécurité, santé au travail, éthique de l'IA. Il ne s’agit pas d’un basculement des préoccupations, mais d’un élargissement : une approche plus systémique, qui prend en compte l’ensemble des impacts du numérique sur les organisations et la société.
Pour les professionnels du numérique – DSI, développeurs, référents numérique responsable, chargés de mission RSE, formateurs – cette évolution soulève des questions concrètes : comment maintenir les efforts sur la sobriété numérique alors que les budgets se resserrent ? Comment intégrer l'IA générative de manière responsable ? Comment former les talents de demain dans un contexte de mutations technologiques de plus en plus rapides ?
"Le numérique responsable n'a pas de définition figée. C'est un organisme vivant, plastique, qui évolue au gré des enjeux de la société”, rappelle Richard Bury, président de l'Institut du Numérique Responsable (INR) et Directeur du programme Numérique Responsable Groupe EDF. Une plasticité aujourd'hui mise à l'épreuve.
Enseignement n°1 : Le "backlash" permet de distinguer conviction et opportunisme
Malgré certains discours alarmistes, les indicateurs d'engagement dans le numérique responsable progressent : l'INR a enregistré +12% d'adhésions en 2025, plus de 200 nouveaux signataires de la Charte Numérique Responsable, et a franchi le cap des 300 organisations labellisées.
Mais cette dynamique masque une réalité plus nuancée : le contexte devient moins porteur. La fin du programme Alt-Impact de l'ADEME en est un signal fort : malgré 3 ans de production de nombreuses ressources pour sensibiliser à l’impact environnemental du numérique et aux pratiques plus sobres (formations, référentiels, études), et une tribune inter-associative publiée en juin 2025, il ne sera pas reconduit.
Pour autant, ce durcissement du contexte n'est pas nécessairement négatif. Ce tournant “permet de faire un tri naturel entre ceux qui ont vraiment des convictions et s'engagent durablement, et ceux qui font ça par opportunité. Ça nous pousse à aller plus fort, plus loin." analyse Richard Bury.
Un point de vue partagé par Sandrine Charpentier, directrice régionale adjointe de Simplon Grand Ouest, organisme de formation aux métiers du numérique, pour qui cette période impose de "tenir dans la durée des engagements et une vision". Simplon poursuit ainsi le développement des formations sur des métiers porteurs d'un numérique plus responsable, comme le technicien valoriste (reconditionnement de matériel informatique) ou l'éco-conception logicielle, même si la demande reste pour le moment encore limitée.
Points de vigilance
- Éviter l'effet “chewing-gum” : toute démarche de transformation connaît un cycle naturel d'enthousiasme puis d'essoufflement, et le numérique responsable n’y coupe pas. Il faut anticiper cette phase et renouveler régulièrement les leviers de mobilisation autour du sujet pour lui redonner de la “saveur”.
- Cultiver le leadership en continu : signatures de chartes, obtention de labels (comme le label Numérique Responsable de l'INR), éditos de dirigeants, communication sur les résultats concrets... Ces actions maintiennent la visibilité et la crédibilité de la démarche.
- Ne pas opposer durabilité et nouveaux enjeux : l'intégration de thématiques comme la souveraineté, la santé ou l'éthique ne doit pas se faire au détriment de l'environnement, mais en complémentarité. Dylan Marivain, chargé de mission sobriété numérique à l'ADEME, le confirme : "De plus en plus, on lie les sujets. Les enjeux de santé, de cybersécurité touchent davantage les organisations. On essaie de créer des ponts."
Enseignement n°2 : L'IA générative impose une révolution des compétences et des usages
L'intelligence artificielle générative s’impose comme le principal bouleversement technologique de 2026. Comme le rappelle Sandrine Charpentier, près de 75% du code produit aujourd'hui est assisté par des outils d’IA, selon une étude d'Anthropic (Labor market impacts of AI: A new measure and early evidence). Ce chiffre illustre la vitesse de transformation : en moins d'un an, les pratiques de développement ont radicalement changé.
Cette révolution pose trois défis majeurs :
1. La transformation des métiers et de la formation
Pour les organismes de formation comme Simplon, l'enjeu est double : s'adapter rapidement aux besoins des entreprises, tout en préparant les apprenants à des métiers en pleine transformation.
Le rôle des développeurs évolue : il ne s’agit plus seulement de produire du code "from scratch", mais de travailler avec l’IA. Cela implique de devoir davantage :
- Analyser et corriger le code généré par l'IA
- Orchestrer les projets en interaction avec la machine
- Concevoir des solutions intégrant les enjeux de responsabilité, de sécurité, d'architecture
- Développer de réelles compétences d'analyse critique, notamment face aux des besoins clients
Sandrine Charpentier insiste : "Il y a un besoin d'accompagner les experts tech de demain à avoir une capacité à réfléchir, à analyser, à être orchestrateur des projets avec la machine plutôt que simple exécutant."
2. L'intégration responsable dans les organisations
Chez EDF, comme dans de nombreuses entreprises, le défi est clair : encadrer le déploiement de l’IA. Cela passe par des principes clairs : éthique et non-discrimination, confiance et sécurité, IA au service de l'humain (pas l'inverse), ainsi qu’une transparence accrue dans le dialogue social autour des gains de productivité. Richard Bury souligne toutefois la difficulté de l'exercice : "Il faut avoir beaucoup d'humilité sur le sujet. L'hippomobile a mis 100 ans pour être remplacée par l'automobile. Là, nous n’avons pas le temps de nous adapter."
Pour accompagner cette transformation, l’INR travaille à l'opérationnalisation de ces principes, avec la finalisation d’un référentiel de bonnes pratiques (le REA31) et d’un MOOC dédié à l'IA responsable, attendu courant 2026.
3. L'empreinte environnementale spécifique de l'IA
Les travaux récents de l'ADEME viennent rebattre en profondeur les cartes de l'impact environnemental du numérique.
Alors que, pour les équipements numériques comme les ordinateurs et les smartphones, l'essentiel de l’impact se situe du côté de la fabrication (entre 70 et 80% selon les analyses de cycle de vie), l’IA introduit un changement de paradigme. Dans le cas des GPU utilisés en datacenter, c’est la phase d'utilisation, particulièrement énergivore, qui devient prépondérante, pouvant représenter jusqu’à 70 et 90% des impacts environnementaux selon les indicateurs considérés (gaz à effet de serre, consommation d'eau, etc.).
Cette inversion s'explique par l'usage intensif de ces équipements une fois déployés. Comme le souligne Dylan Marivain, ces résultats reposent sur une méthodologie particulièrement rigoureuse : "L’ADEME a mené une collecte de données exhaustive. Certains GPU, valant plusieurs dizaines de milliers d'euros, ont été broyés pour en comprendre précisément leur composition."
Dans le même esprit, l'ADEME a également cofinancé avec Mistral AI une étude publiée en Juillet 2025 sur l'impact environnemental du développement et de l’utilisation d’un modèle d’IA. Ce travail contribue à poser les bases d'un cadre d'évaluation à l’échelle européenne, et met en évidence plusieurs leviers concrets de réduction des impacts.
Points de vigilance
- Questionner la finalité des gains de productivité : que fait-on de la productivité générée par l'IA ? Est-elle mise au service de la réduction des coûts uniquement, ou d'une création de valeur ajoutée, d'innovation, de meilleurs services ?
- Maintenir les compétences techniques fondamentales : même avec l'IA, la compréhension des enjeux de sécurité, de maintenance, d'architecture reste essentielle. Un développeur qui ne maîtrise pas ces bases ne pourra pas corriger ou optimiser efficacement le code généré.
- Intégrer l'IA dans une approche globale de sobriété : l'ADEME travaille sur les liens entre économie de l'attention (captologie) et impacts environnementaux, entre cybersécurité et numérique responsable, entre robustesse des systèmes et sobriété.
Enseignement n°3 : L'approche collective reste le principal levier de résilience
Face à la complexité et à la rapidité des transformations, aucune organisation ne peut avancer seule. Les trois intervenants convergent : le collectif devient un levier indispensable. L'INR rassemble aujourd'hui 150 organisations (grandes entreprises, ESN, PME, universités, écoles) qui co-construisent ensemble des communs (chartes, référentiels, benchmarks, certificats de connaissance, MOOC) avec un objectif clair : rendre les concepts de numérique responsable opérationnels et concrets pour qu'ils deviennent réalité dans les organisations.
Cette dynamique collective permet ainsi de :
- Partager les difficultés très concrètes : comment intégrer l'IA responsable dans un projet ? Comment acheter des services LLM ? Comment combiner les enjeux du cloud public avec ceux de l'IA ?
- Mutualiser les ressources : référentiels, formations, retours d'expérience
- Maintenir une dynamique malgré le recul des financements publics
"Des événements comme la Journée du Numérique Responsable d’ADN Ouest, c'est la preuve que le sujet perdure. L'espace de réflexion collective va continuer à exister, même si les modes de financement évoluent." souligne Dylan Marivain.
Un optimisme partagé par Sandrine Charpentier : "Nous sommes dans un écosystème où on a beaucoup d'acteurs qui réfléchissent, qui se posent les bonnes questions. En Europe, on a la chance d'avoir l'IA Act, malgré ses détracteurs. C'est une boussole pour poser des garde-fous."
Recommandations actionnables
Pour les organisations engagées dans le numérique responsable :
- Élargir le périmètre sans diluer les efforts : intégrer les nouveaux enjeux (souveraineté, santé, éthique, cybersécurité) tout en maintenant les objectifs de sobriété environnementale. Utiliser un cadre comme le référentiel de l'INR pour structurer cette approche.
- Cultiver le leadership en continu : obtenir des labels, faire signer des chartes par les dirigeants, communiquer régulièrement sur les résultats concrets. Ces actions renforcent la crédibilité et l'attractivité de la démarche (facteur d'employabilité pour les jeunes talents).
- Définir un cadre d'utilisation responsable de l'IA : établir des principes clairs (éthique, non-discrimination, IA au service de l'humain), les documenter, les partager avec les équipes et les intégrer dans le dialogue social.
- Former massivement aux nouveaux enjeux : profiter des ressources mutualisées (MOOC IA responsable de l'INR, ressources d’Alt-Impact, formations Simplon sur l'éco-conception, le Manifeste pour une utilisation responsable de l’IA d’ADN Ouest) pour monter en compétences rapidement.
- Mesurer l'impact environnemental de l'IA : utiliser les méthodologies émergentes (étude Mistral sur les LLM, ACV GPU de l'ADEME) pour quantifier et piloter les impacts.
Pour les professionnels du numérique :
- Développer une posture d'orchestrateur : apprendre à travailler avec l'IA tout en maintenant une compréhension technique solide des enjeux de sécurité, d'architecture, de maintenance.
- Questionner systématiquement la finalité : pour chaque projet IA, se demander : à quoi servent les gains de productivité ? Quels impacts sur l'emploi, l'environnement, la qualité du service ?
Pour l'écosystème :
- Rejoindre ou créer des collectifs : rejoindre l'INR, participer aux communautés thématiques d’ADN Ouest, contribuer aux communs (référentiels, retours d'expérience).
- Maintenir les espaces de réflexion collective : même sans financement public massif, organiser ou participer à des événements, des groupes de travail, des partages de pratiques.
À retenir
- Le numérique responsable évolue, mais ne recule pas : +12% d'adhésions INR en 2025, mobilisation forte sur les territoires
- L'IA générative transforme radicalement les métiers en moins d'un an : 75% du code est désormais assisté par IA
- L'empreinte environnementale de l'IA est spécifique : 70 à 90% des impacts en phase d'utilisation pour les GPU (vs 20-30% pour les équipements classiques)
- L'approche collective reste le principal levier face à la complexité et à la vitesse des transformations