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Souveraineté numérique : comment reprendre le contrôle face aux dépendances technologiques

Temps de lecture : 8 min

Face à une dépendance croissante aux géants du numérique, organisations publiques et entreprises du Grand Ouest explorent des voies concrètes pour reconquérir leur autonomie. Entre logiciel libre, hébergement souverain et transformation des usages, des solutions existent pour bâtir un numérique plus résilient et aligné avec nos valeurs européennes.

L'enjeu : des dépendances qui fragilisent notre autonomie

La souveraineté numérique n'est plus un concept théorique. Elle devient une urgence stratégique face à des chiffres éloquents : 80 % des dépenses de logiciels et services cloud en Europe passent par des entreprises américaines (étude SIGREF-ASTERES), et 70 % des données françaises sont hébergées sur des clouds non européens (Institut Montaigne).

Cette dépendance génère des risques multiples : impossibilité de maîtriser les hausses tarifaires, vulnérabilité face aux pannes mondiales (comme celle de Microsoft il y a quelques années), exposition à l'extraterritorialité du droit américain et perte de capacité de décision sur sa propre chaîne de valeur.

Au-delà de la dimension technologique, c'est aussi une question de souveraineté des usages. Les algorithmes des plateformes influencent ce que nous consommons, ce que nous lisons, et même nos choix démocratiques. Pour les collectivités territoriales comme pour les entreprises, retrouver l'autonomie, le libre arbitre et la transparence devient fondamental.

L'approche : trois piliers pour reconquérir sa souveraineté

1. Le logiciel libre comme fondation

Le logiciel libre repose sur quatre libertés essentielles : utiliser, étudier le code, le modifier et le redistribuer. Cette ouverture permet de reprendre la main sur ses outils, d'éviter l'obsolescence programmée et de s'affranchir des dépendances à un fournisseur unique.

Des alternatives matures existent pour la plupart des usages. Quelques exemples : Nextcloud pour le partage de documents (en remplacement de Google Drive), BigBlueButton pour la visioconférence (utilisé massivement par l'Éducation Nationale pendant le Covid), Jitsi pour les réunions à distance, Mattermost pour la messagerie collaborative, ou encore Linux comme système d'exploitation.

Le ministère de l'Intérieur français, par exemple, fonctionne entièrement sous logiciel libre depuis plus de 10 ans, démontrant que cela est possible à grande échelle.

2. L'hébergement souverain et la maîtrise des infrastructures

Avoir du logiciel libre installé sur une infrastructure américaine (comme AWS) ne résout pas le problème. En cas de tension géopolitique ou de décision unilatérale, le service peut être coupé. Il est donc indispensable d'exiger des hébergements physiquement et juridiquement européens.

Des acteurs comme DRI (hébergeur souverain depuis 2001, sans aucune dépendance aux solutions américaines) prouvent qu'il est possible de construire des infrastructures robustes, 100 % libres, au service de collectivités et d'entreprises du Grand Ouest. Cette approche garantit également que la valeur économique reste sur le territoire : impôts, emplois, innovation locale.

3. La transformation des usages et la frugalité

La souveraineté passe aussi par une remise en question de nos besoins : moins utiliser, c'est moins dépendre. Cela implique de :

  • Questionner chaque outil numérique : est-il vraiment nécessaire ? Répond-il à un besoin pédagogique, opérationnel, ou est-ce une injonction à "innover" sans finalité ?
  • Privilégier des solutions adaptées aux usages réels : par exemple, des plateformes de communication comme Treebal permettent aux collectivités de dialoguer avec leurs élus et habitants sans données personnelles, en alternative à WhatsApp ou aux réseaux sociaux commerciaux.
  • Favoriser les communs numériques : cartographie collaborative avec OpenStreetMap, données ouvertes, outils partagés et maintenus collectivement.

Points de vigilance : résistances et conditions de réussite

Accepter une "dégradation de service provisoire"

Les solutions libres et souveraines n'ont pas toujours le design léché et le marketing des géants américains. L'expérience utilisateur (UX) peut sembler moins fluide au départ. Il faut accepter cette phase de transition, qui se résorbera à mesure que les solutions seront financées et améliorées.

Financer l'écosystème du libre

Le logiciel libre n'est pas gratuit : des personnes travaillent derrière. Des initiatives comme Copie Publique (regroupant une dizaine d'entreprises mécènes) ou l'April permettent de reverser des fonds aux projets libres. Les organisations doivent intégrer cette contribution dans leur budget, au même titre qu'une licence propriétaire.

Lutter contre les habitudes et le "French bashing"

Le principal frein est psychologique : la croyance que "c'est impossible", que "seuls les Américains savent faire", ou que "personne n'utilise ces outils". Or, des collectivités comme Échirolles (près de Grenoble) ont basculé sur Mastodon et mènent une politique numérique responsable exemplaire. Il faut documenter et partager ces réussites.

Éviter les pièges de l'interopérabilité

Microsoft et d'autres acteurs spécifient volontairement des formats de fichiers incompatibles pour verrouiller les utilisateurs. Il faut privilégier les formats ouverts et standardisés pour garantir la portabilité des données.

Agir dès l'éducation

L'Éducation Nationale vient de re-signer pour 4 ans avec Microsoft (150 millions d'euros), alors qu'elle fournit à ses agents un espace Nextcloud 200 Go : cette dissonance est problématique. Former les élèves sur des outils libres et ouverts (et non sur Excel ou Word) est essentiel pour créer de bonnes habitudes dès le plus jeune âge.

Recommandations actionnables

Pour les collectivités et organisations publiques :
  • Intégrer la notion de "commun numérique" dans les marchés publics et créer des statuts adaptés pour financer ces projets.
  • Utiliser le gré à gré (autorisé par la circulaire du Premier Ministre) pour soutenir des startups et PME françaises/européennes innovantes.
  • Exiger un hébergement souverain dans les appels d'offres (physiquement et juridiquement en France/Europe).
  • Développer des espaces de démocratie technique (conventions citoyennes sur le numérique) pour discuter des choix technologiques avec les habitants.
  • Mettre en place une politique de "dénumérisation" : pour chaque service public numérique, proposer un équivalent physique (bureau, affichage, accueil).
Pour les entreprises et associations :
  • Cartographier ses dépendances et identifier les outils critiques qu'il serait impossible de remplacer rapidement.
  • Tester des alternatives libres lors du renouvellement de licences (fin de Windows 10 = opportunité de basculer sur Linux).
  • Contribuer financièrement aux logiciels libres utilisés (via Copie Publique, l'April, ou en direct).
  • Former les équipes et accepter une courbe d'apprentissage temporaire.
  • Privilégier des solutions à l'UX proche des outils propriétaires pour faciliter la transition.
Pour les citoyens :
  • Installer Linux sur un vieil ordinateur plutôt que de le jeter (la Maison du Libre propose des ateliers gratuits).
  • Participer aux "install parties" et repair cafés pour découvrir les alternatives.
  • Utiliser des gestionnaires de mots de passe libres (KeePassX, Bitwarden) plutôt que le "single sign-on" Google.
  • Contribuer aux communs numériques : cartographie OpenStreetMap, remontée de bugs, traduction de logiciels.

Par où commencer :

  • Remplacer un outil à la fois : navigateur, puis messagerie, puis suite bureautique.
  • Profiter de la fin de support de Windows 10 pour basculer sur Linux : notamment pour les associations et les équipements reconditionnés.
  • Sensibiliser dès l'école : équiper les élèves avec des distributions Linux adaptées (comme le fait la Maison du Libre dans 25 écoles en zone REP).

À retenir : 

  • 80 % des dépenses cloud en Europe vont vers des entreprises américaines : la dépendance est massive.
  • Le logiciel libre et l'hébergement souverain sont des briques indispensables, mais pas suffisantes : il faut aussi transformer les usages.
  • Des solutions matures existent (Linux, Nextcloud, BigBlueButton, Treebal, DRI) et sont utilisées avec succès par des collectivités et entreprises.
  • La transition demande un effort collectif : financement du libre, formation, acceptation d'une courbe d'apprentissage, et volonté politique.
  • Chaque organisation peut agir dès maintenant, pas à pas, sans attendre un "champion parfait".

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Ces propos ont été partagés lors de deux tables rondes organisées dans le cadre de la Journée du Numérique Responsable d'ADN Ouest, le 17 mars 2026 à Nantes. La première, intitulée "Survivre au numérique", réunissait Estelle Soleillant Trehin (Cheffe de projet innovation numérique de Rennes, Ville & Métropole), Arnaud Levy (cofondateur de Noesya) et Marc Saboureau (Directeur de Makina Corpus Pôle Ouest, Président d'Alliance Libre) . La seconde, "Souveraineté numérique : sortir de notre dépendance aux GAFAM", accueillait Mathieu Gonnet (La Maison du Libre), Régis Josso (Directeur général de DRI) et Samuel Le Port CEO de Treebal). 

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