Longtemps perçu comme une contrainte environnementale ou réglementaire, le numérique responsable change de statut. Il devient aujourd’hui un levier direct de performance pour les DSI. Réduction des coûts, optimisation des infrastructures, amélioration de la résilience : les bénéfices sont tangibles, mesurables, et souvent rapides.
Encore faut-il savoir les rendre visibles.
Le ROI du numérique responsable : bien plus qu’une question de coûts
« Réduire le numérique responsable à un simple gain financier serait une erreur » comme le rappelle Lucie Boigne (Wavestone), le ROI recouvre plusieurs dimensions : économiques bien sûr, mais aussi sociales, environnementales, d’image et de gestion des risques.
Cette vision élargie change la donne. Car certaines initiatives, peu visibles financièrement à court terme, deviennent stratégiques lorsqu’on intègre les risques de dépendance énergétique, de pénurie de ressources ou encore de réputation.
Matthieu Poulard (Aguaro) le souligne clairement : « Tous les euros ne se valent pas. ». Autrement dit, deux dépenses équivalentes peuvent exposer l’entreprise à des niveaux de risque très différents selon leur impact environnemental et leur dépendance aux ressources critiques.
Des gains immédiats… souvent sous les yeux des DSI
Le principal frein reste souvent le scepticisme : le numérique responsable est-il réellement rentable ? Sur le terrain, la réponse est sans ambiguïté.
Au sein du Groupe La Poste, la démarche a commencé simplement. Naïm Rebouh, architecte infrastructure, a utilisé des outils de monitoring existants pour analyser l’usage réel des ressources. Le constat est frappant :
1400 pods réservés pour seulement 800 utilisés
moins de 5 % d’usage CPU (Central Processing Unit) sur certains clusters
stockage surdimensionné toute l’année pour absorber un pic saisonnier
Résultat : une surconsommation massive, à la fois financière et énergétique. « Juste avec ces quelques vues, j’arrive à convaincre les responsables de produits qu’on n’est pas bon au niveau de l’efficience », explique-t-il.
En corrigeant ces dérives, les gains sont immédiats. Sur un seul cas, la réduction de consommation représente 50 kWh par an. Sur trois ans, cela équivaut à une dépense inutile significative, sans aucune valeur métier.
Mesurer pour convaincre : le point de bascule
La bascule se fait rarement sur des convictions. Elle se fait sur des chiffres. Au sein du Groupe La Poste, le vrai déclencheur n’est pas la visualisation technique, mais la traduction en euros :
Mon levier, c’est le coût financier. »
Associer chaque optimisation à un gain concret permet de parler le langage des décideurs. Et même d’aller plus loin : transformer les économies en budget d’innovation. « Au lieu de dépenser 150 000 euros, on peut les réinvestir dans les produits. »
Côté Aguaro, le constat est similaire à grande échelle. Les organisations investissent très peu dans le numérique responsable, entre 0,001 et 0,002 du budget DSI, alors que les gains sont significatifs :
20 à 30 % d’économies d’énergie
10 à 15 % d’allongement de la durée de vie des équipements
des réductions massives via la rationalisation applicative
Certaines entreprises communiquent déjà sur des économies de plusieurs millions d’euros.
Optimiser l’existant : le gisement sous-exploité
Le numérique responsable ne commence pas par de grands projets. Il commence par l’existant. Les actions les plus rentables sont souvent les plus simples :
réduire le surdimensionnement des infrastructures
supprimer les ressources inutilisées (VM “zombies”, stockage dormant)
allonger la durée de vie des équipements
rationaliser les applications
Ces optimisations sont d’autant plus efficaces qu’elles s’inscrivent dans des pratiques déjà connues des DSI, comme le FinOps.
La convergence est naturelle. Comme le résume Naïm Rebouh :
Optimiser les ressources, c’est à la fois réduire les coûts et l’empreinte environnementale. »
Mesurer le carbone pour mieux piloter… y compris financièrement
Un autre levier puissant consiste à intégrer le carbone dans les décisions.
Certaines organisations mettent en place un prix interne du carbone, basé sur les trajectoires réglementaires ou les projections énergétiques. L’objectif : anticiper les coûts futurs et orienter les arbitrages dès aujourd’hui. « Travailler là-dessus, c’est aussi stabiliser ses coûts futurs », explique Matthieu Poulard.
Cette approche permet d’éviter un biais fréquent : optimiser uniquement sur le court terme financier, au détriment de risques futurs plus coûteux.
Embarquer la DSI : du pilotage central aux relais opérationnels
Le succès d’une démarche repose sur trois piliers :
La mesure : sans données, pas de crédibilité
Le sponsorship : sans soutien de la direction, pas de passage à l’échelle.
L’implication des opérationnels : c’est même un point clé.
Comme le résume un client d’Aguaro : « J’ai l’impression d’évangéliser en même temps que j’écris la Bible. ». Impliquer les équipes très tôt permet de fiabiliser les données, mais aussi de créer de l’adhésion. Les ingénieurs, une fois exposés aux impacts, deviennent moteurs de l’optimisation.
Et cela va plus loin : le numérique responsable transforme la relation entre la DSI et les métiers. Il permet de questionner les usages, d’identifier les gaspillages et de repositionner la DSI comme partenaire stratégique plutôt que simple fournisseur.
Effet rebond, IA : pourquoi piloter devient indispensable
Un risque persiste : l’effet rebond. Les gains réalisés peuvent être réinjectés dans de nouveaux usages, annulant les bénéfices. D’où l’importance d’un pilotage continu par la mesure, à la fois financière et environnementale.Ce besoin devient critique avec l’essor de l’IA. Les coûts, financiers comme carbone, explosent, souvent sans être réellement pilotés.
Vous avez des DSI qui voient une courbe au moins aussi pentue que le cloud à l’époque»
alerte Matthieu Poulard.
Sans cadre, ces nouveaux usages risquent de reproduire, à plus grande échelle, les inefficiences passées.
Quick wins et transformation durable : une trajectoire en deux temps
Bonne nouvelle : les premiers gains sont rapides. « Les quick wins, vous allez les trouver très vite », explique Matthieu Poulard. Comme “des œufs de Pâques”, les inefficiences les plus évidentes apparaissent immédiatement.
Mais au-delà, une transformation plus structurée est nécessaire :
outillage de la mesure
industrialisation des pratiques
diffusion à l’ensemble des équipes
Car une équipe centrale seule ne suffit pas. Ce sont les opérationnels, au quotidien, qui identifient les optimisations les plus pertinentes.
Vers un changement de paradigme pour les DSI
Le numérique responsable n’est plus un “nice to have”. C’est un levier de performance globale.
À court terme, il permet de réduire les coûts et d’améliorer l’efficience. À moyen terme, il renforce la résilience et sécurise les trajectoires. À long terme, il pourrait même inverser les priorités. Naïm Rebouh en est convaincu :
Demain, l’impact environnemental deviendra le premier critère, avant le financier. »
En attendant, une chose est certaine : pour les DSI, le ROI du numérique responsable n’est plus à démontrer. Il reste à le mesurer, le piloter… et surtout, à s’en saisir.
Idées clés à retenir
Le numérique responsable n’est pas seulement une démarche éthique, c’est un levier opérationnel de performance pour les DSI.
La mesure constitue le point de départ indispensable. Elle permet de rendre visibles les inefficiences et de déclencher l’action, notamment en traduisant les gains en euros.
Les principaux gisements de ROI se trouvent dans l’existant : surdimensionnement des infrastructures, ressources inutilisées, durée de vie des équipements ou rationalisation applicative.
Les gains financiers et environnementaux sont majoritairement convergents. Les piloter ensemble permet de prendre de meilleures décisions.
L’implication des équipes opérationnelles est clé. Ce sont elles qui identifient les optimisations les plus concrètes et activables.
Le numérique responsable devient un outil stratégique pour anticiper les risques futurs, notamment énergétiques, réglementaires et liés à l’essor de l’IA.
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Les propos présentés dans cet article sont issus de la table ronde « IT à impact : quand le numérique responsable crée du ROI pour les DSI » animée par Lucie Boigne (Wavestone), avec Naïm Rebouh (Groupe La Poste) et Matthieu Poulard (Aguaro), dans le cadre de la Journée du Numérique Responsable organisée par ADN Ouest le 17 mars 2026 à Nantes.